Ça Boz dur ! – in le Journal de l’Ile de La Réunion- 23/12/2007

Pour la deuxième fois cette année, le plasticien réunionnais Lionel Lauret anime des ateliers de création de Boz au sein des Alliances françaises à Madagascar. Après Sainte-Marie, Tamatave et Antananarivo, il est à Manakara, une petite ville sur la côte Est.

« Est-ce que vous savez qui sont les Boz ? ». La question est simple mais elle n’a comme réponse que le regard interrogateur des 26 élèves présents. Ils ont entre 10 et 12 ans et ils comprennent à peine le français. La question est répétée par l’institutrice, en malgache cette fois. Toujours pas de réponse. « On les appelle Boz, car ils ont de beaux yeux ! », explique Lionel. Et c’est avec humour que l’artiste commence à raconter l’histoire de la tribu des Boz, ces petits êtres en bois exterminés par les hommes il y a plusieurs millions d’années. Aujourd’hui, les Boz veulent renouer avec les hommes et avoir une place parmi eux. En évoquant l’histoire des Boz, Lionel Lauret fait défiler leurs photos sur un écran géant. Les enfants sont assis en tailleur sur une grande natte disposée sur le sol. Ils sont manifestement, très impressionnés par l’écran géant et le vidéoprojecteur. A Manakara, petite ville de la côte Est, on n’a pas l’habitude d’une telle technologie. Sur l’écran, les photos montrent des Boz qui ont été mis en scène : l’un est en train de dormir, l’autre est en voyage en Chine, un autre encore se cache pour ne pas faire la vaisselle. L’artiste commente chaque photo avec humour. Les situations sont souvent amusantes ou même cocasses. « Et oui, les Boz font tout comme les hommes », conclut-il. Lors de cette projection, un véritable échange s’installe. Lionel Lauret utilisent des mots simples pour se faire comprendre. « Et là, que fait-il ? Aiza no mipetraka ny Boz (où habite le Boz) ?», demande-t-il en s’essayant à la langue malgache. Le dialogue se fait en français, en malgache, peu importe : les photos parlent aussi d’elles-mêmes. Au départ, les enfants sont un peu intimidés par ce Vazaha (étranger) et son petit personnage aux allures à la fois enfantines et contemporaines. Au fur et à mesure, l’humour et la sympathie de Lionel Lauret les gagnent et l’ambiance se détend. Pour ces élèves issus de milieux défavorisés le concept est aussi très surprenant. En effet, dans cet atelier, il s’agit de créer son propre Boz et de le mettre en scène dans son quartier. Ensuite on prend des photos et on organise une projection publique.

Certains enfants utilisent des feutres pour la première fois (photo Lionel Lauret)

CRÉER SON BOZ ET LE METTRE EN SCENE

L’atelier se poursuit. Pour l’heure, l’objectif est de dessiner son propre Boz et de lui donner un nom. Auparavant, Lionel Lauret a esquissé les contours du Boz à la craie sur le tableau. « Un Boz a de grands yeux, et un grand cœur, un fo lehibe ! », décrit-il, toujours en franco-malgache. A l’origine en bois verni, les Boz sont réalisés ici sur du carton et colorés avec des feutres. A Madagascar, c’est avec les moyens du bord et pour les enfants, c’est comme un jeu. Du haut de ses 11 ans, Jita exhibe fièrement son Boz, il s’appelle Soa : « jamais on ne fait ça à l’école ! ». Edmond a 12 ans, il serre un feutre bleu entre ses doigts, il a les yeux brillants : « je n’ai jamais vraiment dessiné de ma vie et puis c’est la première fois que j‘utilise des feutres ! », déclare-t-il.

L’atelier se poursuit dans les rues où les enfants mettent en scène leur Boz. C’est le plus excitant pour eux. Ils connaissent le quartier, alors c’est plus facile d’aborder les gens pour demander leur participation. Chez le coiffeur, devant une machine à coudre, sur le toit du taxi brousse, ou encore sur un tas de charbon, les Boz sont pris en photo dans n‘importe quelle situation. Les gens, au départ un peu interloqués, finissent par se prendre au jeu. Ils veulent aussi participer et appellent les enfants pour qu’ils mettent en scène le petit personnage. Ici, un chauffeur de taxi veut placer le Boz sur le siège passager, là, un boucher que veut le poser sur son étal. La situation amuse et toute la rue s’anime autour des Boz.

Les Boz sont pris en photo en situation (photo Lionel Lauret)

DE L’ART POUR PLUS DÉFAVORISÉS

« Ces enfants-là n’ont pas l’occasion de faire du dessin en classe », avoue Aimée Razafindrasoa, l’institutrice qui accompagne la classe. « Nous n’avons pas les moyens d’acheter des feutres, ou de la peinture alors cet atelier apporte un peu de distraction dans un univers scolaire un peu austère ». Les classes à Madagascar sont souvent très chargées et il est difficile de mettre en place des activités artistiques ou ludiques. Pour Lionel Lauret, il était important de travailler avec des enfants issus de milieux très modestes : « l’objectif du projet Carnet de Boz à Madagascar, c’est d’abord d’ouvrir aux plus défavorisés l’accès à l’art contemporain, de lui donner une dimension humanitaire ». Du côté de l’Alliance française de Manakara, le directeur, Emmanuel Chauvin, souligne la facilité de la mise en place de ce projet : « ça demande un minimum d’investissement, puisqu’il y a peu de matériel à fournir. Lionel a apporté les crayons, et moi, je n’ai que les cartons à fournir. Du coup on peut lancer une action gratuite ». Pour le directeur, ces ateliers permettent d’ouvrir l’Alliance française à un public qui n’a pas l’habitude de fréquenter cette association. « La plupart des activités proposées par l’Alliance, c’est-à-dire les cours de français, est payante. Du coup, dans l’esprit des gens, l’Alliance française est réservée à une élite », précise le directeur. « Cet atelier permet donc de donner une vision positive de l’Alliance et de faire voir à ces enfants que l’association leur est aussi ouverte». Et le directeur de préciser que le choix des écoles a été fait en conséquence. Pour cette session à Manakara, deux écoles participent : une EPP, une école publique primaire, et puis une autre, l’AIC, qui scolarise des orphelins.

L’atelier de création de Boz : un échange entre l’artiste et les enfants (photo Zélie Ezzahira)

LA TRIBU DES BOZ S’AGRANDIT

Cette année, plus de 500 nouveaux Boz ont vu le jour à Madagascar. Lionel Lauret évoque avec simplicité les raisons qui l’ont poussé à se lancer dans cette aventure. « Utiliser ce concept qui est un jeu, pour en faire un atelier : l’idée ma paraissait bonne. Et puis il y a cette impression d’apporter quelque chose à ces enfants », précise l’artiste. Pour lui, l’idée c’était de faire ensemble, et puis de montrer. « Cette expérience est un véritable échange avec les enfants », continue Lionel Lauret. Pour le plasticien, il s’agit également des créer des traces qui pourront être utilisées plus tard. Pourquoi pas monter une exposition de Boz à La Réunion, en incluant les photos du Carnet de Boz à Madagascar, l’idée est envisageable. En attendant, les Boz vont continuer leur voyage. On leur a dit que le Vietnam ressemblait un peu à Madagascar…

Zélie Ezzahira (alias Elise François-Dainville)

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